Prescrire l'homéopathie ? | La Revue du Praticien
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Prescrire l'homéopathie ?
Jean Deleuze le 20-04-18

En 1847, la veuve de Samuel Hahnemann, fondateur de l'homéopathie, fut poursuivie pour exercice illégal de la médecine. Mme Hahnemann prétexta que, grâce à l'expérience acquise auprès de son mari, elle se contentait de conseiller deux médecins homéopathes sans interférer avec leurs prescriptions. Il fut facile toutefois d'établir que, bien que n'étant pas médecin, elle donnait des consultations régulières, les deux praticiens lui servant de "couverture". Elle fut condamnée, paya son amende et continua sans difficultés ses activités… Son avocat avait tenté (sans succès) une diversion. Citant les doutes de Boerhaave et de Broussais, il dénonça, lors de ce procès, les traitements de la médecine officielle, jugés plus nuisibles qu'utiles (ce qui était souvent vrai), pour leur opposer, force témoignages à l'appui, l'efficacité de l'homéopathie, qui ainsi dès son origine se présenta comme une alternative médicale crédible. Position aujourd'hui intenable tant la médecine a changé et tant jamais (malgré ses efforts et son désir de légitimité) l'homéopathie n'a pu convaincre qu'elle faisait mieux qu'un placebo. Mais l'avocat de Mme Hahnemann ne se limita pas à ce seul aspect. Il s'indigna : "vous connaissez ce trésor d'imagination, qui fait que le malade est sauvé bien plus parce qu'il croit que parce qu'il sent, que parce qu'il voit que parce qu'il éprouve. Si ce trésor d'imagination peut, en se répandant sur Mme Haumann [une patiente], la sauver, il faut que Mme Hahnemann lui refuse ce secours. La maison Haumann lui est interdite sous peine de police correctionnelle ! Voilà ce qu'exige votre loi". "Trésor d'imagination" : l'expression peut paraître dater, mais elle défie le temps, tant elle renvoie à cet espace rebelle où s'expriment la part de subjectivité qui fonde notre liberté et la résistance innée que nous pouvons opposer aux contraintes techniques de la médecine. Chez certains patients, cette part irrationnelle occupe, à leur détriment, tout l'espace, mais pour bien d'autres, si elle se traduit, sans exclusivité et sans danger pour leur santé, par un recours à l'homéopathie, avons-nous le droit de les en dissuader (ce qui n'empêche pas de les éclairer) ?
Le débat est tout autre du côté des médecins. Un collectif de 120 praticiens réclame que plus aucun soignant ne soit autorisé à promouvoir l'homéopathie, que le diplôme ne soit plus reconnu ni enseigné dans les facultés et qu'elle ne soit plus remboursée par l'Assurance maladie. Il réclame des pouvoirs publics que soit "exigé de l'ensemble des soignants qu'ils respectent la déontologie de leur profession, en refusant de donner des traitements inutiles ou inefficaces, en proposant des soins en accord avec les recommandations des sociétés savantes et les données les plus récentes de la science, en faisant preuve de pédagogie et d'honnêteté envers leurs patients et en proposant une écoute bienveillante", ce qui revient à énoncer une incompatibilité éthique entre le fait d'exercer la médecine et de promouvoir un traitement non validé scientifiquement. La charge est dure et a suscité l'indignation des médecins homéopathes. Sans vouloir blesser ces derniers et sans aucunement mettre en cause leur honnêteté, n'est-ce pas, quand même, une question qui se pose : prescrire des granules ne contenant aucun principe actif, est-ce bien un acte médical ?

1. Compte-rendu du procès de Mme Hahnemann. Paris : JB Baillière, 1847.
2. Révoltés, 120 médecins signent contre les médecines alternatives. Egora, 19 mars 2018.