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oxygène
Nathalie Jas et Soraya Boudia. S'adapter à des pollutions irréversibles ?
Serge Cannasse le 30-04-19

Historiennes et sociologues des sciences, l'une à l'Institut national de la recherche agronomique et l'autre à l'université Paris-Descartes, elle publient Gouverner un monde toxique.

C'est quoi, un monde toxique ?

Nathalie Jas : C'est le nôtre. Il n'est pas simplement contaminé par certains produits chimiques, mais il est devenu toxique pour l'environnement et les corps. Nous avons d'abord cherché à en comprendre la matérialité. D'une part, nous avons insisté sur le caractère historiquement constitué des pollutions. Tout un ensemble de polluants qui se dégradent très lentement ou pas du tout se sont accumulés depuis le début de l'ère industrielle. Par exemple, les sites d'extraction des matières premières dont notre économie a besoin restent, même après leur fermeture, chargés en polluants, possiblement pour l'éternité quand des métaux lourds ou des matériaux radioactifs sont présents. Certains produits de synthèse chimique, reconnus comme dangereux, sont difficilement dégradables – d'aucuns ayant même été conçus pour ne pas l'être. Ils posent des problèmes majeurs que leur interdiction ne suffit pas à régler. C'est par exemple le cas des PCB, aujourd'hui interdits en France. D'autre part, nous avons insisté sur la nécessité de prendre en compte l'ensemble des problèmes que posent les polluants. Nous en avons souvent une vision étroite. Nous nous concentrons sur un produit pour tel usage, par exemple le bisphénol A dans les contenants alimentaires. Mais tous les produits de l'industrie chimique sont issus de processus d'extraction de matières premières et de transformations industrielles, dont chaque étape produit des polluants, souvent en grandes quantités. À la fin du cycle de consommation, les déchets (plastiques, électroniques, nucléaires, produits chimiques) sont aussi des sources de pollution.
Soraya Boudia : Le monde toxique est le résultat d'une organisation de notre économie et de son expansion depuis la Seconde Guerre mondiale. L'accumulation des substances chimiques contribue largement à la crise environnementale majeure que nous connaissons. Nous n'en mesurons pas tous les effets, mais nous savons que les écosystèmes, dont la chaîne alimentaire, sont contaminés. Le travail de biomonitoring du CDC américain (Centers for Disease Control and Prevention) révèle que les corps humains abritent désormais des centaines de substances chimiques synthétiques, ce qui n'est pas sans conséquences pour la santé…